Ces gens-là de Chico Buarque par Philippe Bouverot

Ces gens-là, Chico Buarque, traduit du portugais (Brésil) par Mathieu Dosse, Gallimard, 2023, 169 p. [Essa Gente, Companhia das Letras, 2019]

Né en 1944, Chico Buarque, musicien et chanteur emblématique, est aussi écrivain et poète. Son sixième roman, Ces gens-là, se déroule au début de la présidence de Jair Bolsonaro, pour lequel Chico Buarque n’éprouve pas la moindre sympathie.

Des chapitres courts, rythmés, reprenant parfois les échanges épistolaires que le personnage principal, Manuel Duarte, écrivain en panne d’inspiration, entretient avec ses anciennes compagnes, les quelques amis qu’il lui demeure, son banquier ou ses éditeurs.

Duarte a connu son heure de gloire avec la publication, il y a plus de vingt ans, de L’eunuque du castel royal. Un grand succès éditorial, le seul à ce jour. La renommée du livre lui a ouvert certaines portes, mais Duarte demeure l’écrivain d’un seul livre.

Il vit à crédit sur les avances de son éditeur, qui se lasse de voir Duarte ne plus produire la moindre ligne. Risquant l’expulsion de son luxueux appartement du quartier huppé de Leblon, il peine à s’occuper de son jeune fils « un peu particulier », tandis que son ex-femme, traductrice de talent qui fut longtemps son principal soutien, s’éloigne elle aussi.

Le sexagénaire Duarte traverse la vie avec désinvolture, n’assumant pas toujours ses responsabilités, guidé, la plupart du temps, par ses seuls désirs. Il se refuse à l’admettre, mais c’est un personnage ridicule et pathétique. Mauvais père, mauvais mari, désargenté, inconséquent, vénal, il continue néanmoins d’attirer la sympathie, voire un semblant d’estime.

A l’aise lorsqu’il fréquente les riches et les mondains, il sait aussi se faire accepter des humbles, par exemple au fond d’une favela où une jeune hollandaise vaguement hippie lui tourne la tête. C’est un roman à la fois ironique, pétillant, subtil et profond où réalités et fantasmes se mélangent parfois dans l’esprit brumeux de Duarte.

Chico Buarque sait être drôle et grinçant, jouant de la caricature avec ses personnages. Mais ce sont bien la colère et le rejet envers Bolsonaro qui affleurent. Son livre montre le pays évoluer vers toujours plus de violence, de mépris, de racisme, de destruction de l’environnement. La religion et les évangélistes ont un poids qui évoque d’autres époques. L’argent fait loi et les inégalités s’avèrent tellement criantes que le pays paraît naviguer entre deux mondes parallèles, deux réalités qui ne se rencontrent jamais : très riches et très pauvres ; les bien nés, du côté du pouvoir, et les autres.

Ce que la période inspire à Chico Buarque est résumé dans la pensée on ne peut plus claire de l’ex-femme de Duarte : « il [Bolsonaro] dirige un gouvernement de connards et de fils de pute. »

Philippe Bouverot