Cœur simple de Augusto Higa Oshiro, traduit par Barbara Mauthes

« Corazón sencillo » nouvelle de Augusto Higa Oshiro en Todos los cuentos Lima, Campo Letrado Editores, 2014

Cœur simple

I

Un après-midi ensoleillé de mai, un petit homme arriva à la ville, mais non seulement à la ville, surtout au bureau du troisième étage du Ministère de l’Éducation, à la recherche d’un fonctionnaire, parent lointain de sa famille, qui lui donnerait du travail et l’assisterait, d’après ce qu’on lui avait dit dans son village. Vêtu de ses plus beaux habits, chemise blanche, pantalon propre, chaussures vernies et panama, il attendit dans le secrétariat. Le matin suivant, il se présenta au même bureau et avec la même attitude pacifique, après un long préambule, laissa sa lettre de recommandation, et là encore on ne s’occupa pas davantage de lui. Pendant plusieurs mois, impassible, tenace, le petit homme arrivait avec les employés, montait au troisième étage, se plaçait face au bureau du chef, et demeurait immobile contre le mur, sans que la secrétaire ne se donne la peine de le recevoir.

Et bien qu’on lui eût maintes fois dit non et qu’on ne le laissât pas aller plus loin que l’escalier, le petit homme restait fidèle à sa passion quotidienne, obsessive. Assis sur les marches froides, impassible, sans broncher, il concentrait ses yeux tranquilles sur la porte et observait la foule d’ employés, liftiers et enseignants en ébullition . Beaucoup de temps passa, un soir perdu et languide, un chauffeur l’envoya acheter des cigarettes, de manière si heureuse, que Berto satisfit cette requête avec diligence. Dès lors, les vifs coursiers le chargeaient de leurs propres corvées: balayer, nettoyer, remettre les messages.

Le voyant si opiniâtre, si humble, les yeux honteux, incapable de lâcher une plainte, le chef de la division du bureau des ressources humaines, troisième étage, ordonna qu’on lui attribuât au mérite la charge de gardien. Le petit homme promit d’accomplir ses devoirs, et pour le démontrer, sans que personne ne le lui demandât, il cira ce jour-là l’étage d’un bout à l’autre et secoua minutieusement les rideaux des fenêtres. De toute façon, les cinquante employés riaient du pauvre homme, il était si frustre qu’on lui criait les instructions trois fois, on le surveillait pour qu’il ne se trompe pas, et on ne pouvait  exiger de lui des tâches délicates, car il recevait uniquement un pourboire hebdomadaire qui finissait dans les mains de ses protecteurs, des gens de sa région qui le logeaient dans un grenier de Breña et l’appelaient cousin Berto.

En effet le cousin Berto se levait à cinq heures du matin, préparait le déjeuner de sa parentèle (une vingtaine de personnes), faisait la lessive, balayait la cour, nettoyait le corral, donnait leur pitance aux animaux et achetait du pain au marché. Lorsqu’il entendait sonner sept heures à l’église voisine, vite il sortait, toujours vêtu de son épais chandail marron, son pantalon commando, chaussures grossières, et il se perdait rapidement dans les rues humides, chaudes. Le geste effarouché, les pieds ingénus, il esquivait les voitures, tournait dans les rues baroques de Breña, se perdait dans Alfonso Ugarte sous un ciel de cendre, prenait la direction de la place San Martín, observait les gens devant les portes, souriant, saluait les réclames et sans s’en rendre compte il était arrivé au parc universitaire, à côté du Ministère de l’Éducation en pleine avenue Abancay.

Il saluait les portiers, montait au troisième étage, ouvrait le local de service, se changeait, et commençait sa journée en secouant la poussière, dans l’ordre en commençant par le bureau du directeur, les cadres intermédiaires et les employés subalternes, toujours avec un sens parfait de la hiérarchie administrative. Les yeux vides d’amour et impersonnels, lors de la somnolence de dix heures, il se mettait aux ordres du chef des gardiens pour réaliser des travaux très simples: apporter les communications aux autres étages, aller chercher du matériel à l’Approvisionnement, recueillir les listes d’émargement, faire les commissions des secrétaires, préparer le café pour les fonctionnaires, informer le public, se poster près de l’ascenseur et surveiller les inconnus.

Une volonté si magnifique, un tel dévouement à la tâche lui apportèrent une célébrité inespérée, et le nom de Heriberto Vargas se mit à résonner à tous les étages. Quelle docilité, quelle soumission ! Le directeur de l’Enseignement Primaire le voulait dans son personnel, car il aimait travailler avec des cholos[1] durs et obéissants. La section Enseignement Artistique lui faisait parvenir des offres alléchantes, et la Réserve demandait ses services durant des heures, de sorte qu’au troisième étage il n’ y eut pas d’autre moyen que de l’embaucher comme membre permanent du personnel après deux ans de misères infatigables. Lorsqu’il sut la nouvelle, Berto pleura comme un enfant, s’enferma dans son petit local de service, et de son cœur jaillirent des larmes de reconnaissance: il sentait que Dieu récompensait ses veilles, tandis qu’au coin de la rue une marmite de patates glougloutant dans une cuisine le ramenait à l’inexorable réalité de son pitance quotidienne

II

Avec un salaire fixe, tout en bas de l’échelle, Heriberto Vargas put se libérer de sa parentèle de Breña, non sans leur céder deux mensualités en témoignage de gratitude, malgré le traitement discriminatoire qu’il avait reçu dès le premier instant. De sorte que lorsqu’il les quitta, il eut beaucoup de peine, ses yeux s’humidifièrent, il rêvait de colombes vertes, et ne s’habituait pas à son nouveau logement de la rue Azangaro, cette grande demeure bâtie sur un enchevêtrement de cannes mêlé à de la boue, dont le plafond se trouait de plusieurs chambrettes précaires aménagées là par un lointain parent qui venait de la même région que Berto. En pleine tristesse dominicale, quand le ciel était obscur et les rues grouillantes de monde, il entrait dans l’église Los Huérfanos, et une fois perdu dans un coin, il pleurait sur ses malheurs amers.

Évidemment, il ne fréquentait pas les cafés du quartier, ne se joignait pas aux Provinciaux des alentours, n’avait pas d’amis dans cette rue d’Azangaro, pas de vie sociale, peut-être parce que Berto était entré dans une étape mélancolique et que son obsession pour le bureau avait démesurément grandi. il travaillait au-delà de l’horaire établi, arrivait à sept heures du matin, travaillait les jours fériés et pendant les fins de semaines juste pour aider ses amis, cette troupe de gardiens, de plombiers pittoresques, de coursiers tatillons, qui ne cessaient de cancaner aux toilettes, de tout critiquer, d’ échapper à leurs chefs et de bâcler le travail.

Personne ne sait pourquoi il faisait tant d’efforts, ni pourquoi il acceptait les corvées des autres étages, puisqu’il n’obtiendrait aucune récompense et que personne ne le lui ordenait. Peut-être que son sens du service et un désir secret de dominer d’autres territoires et d’autres Directions, le forçaient à redoubler d’énergie et à aider ses voisins. Où il passait, les sols étaient propres, les meubles rutilants, les rideaux dépoussiérés, les bureaux parfaitement alignés, les archiveurs en ordre, les machines à leur place. Toujours efficace, méticuleux, vorace, doté d’une persévérance illimitée, il ne se permettait pas une minute d’inactivité, il oubliait même de manger, et quand arrivait vingt-trois heures, en sueur, épuisé, il revenait chez lui, discrètement heureux.

Il ne pensait presque jamais à lui, et les cinquante employés du troisième étage ne comprenaient pas sa totale passivité, cette capacité à se dévouer sans émettre une seule plainte, Berto assimilait les récriminations, les insultes, les vengeances, car on salissait délibérément ses toilettes, on souillait ses murs, on jetait des papiers, on lui faisait des croche-pieds, et les femmes le chargeaient de leurs corvées ménagères. Accoutumé au malheur, sa capacité à encaisser les humiliations s’améliorait à chaque expérience: il souriait lointainement, les yeux introvertis, les réactions tardives, le corps recroquevillé. Au Carnaval, par exemple, il y avait toujours un comparse qui l’arrosait de peinture, à Noël et à Nouvel An, au milieu de la fête et de la beuverie, ses amis voulaient le jeter par la fenêtre.

Grâce à sa bonté de cœur naturelle, Berto résistait à toutes les plaisanteries comme il résistait au poids des années, aux changements de chefs, de directeurs et de ministres: il gardait son visage acéré, son inclémente couleur de sucre brun, son éternelle condition d’humble gardien, sans ambitions. Certaines nuits, dans la solitude tranquille du bureau, face à une vieille machine à calculer, il réalisait son plus cher désir: il jouait avec les touches, les chiffres apparaissaient sur la bande de papier, il tournait une manivelle, et quand il voulait additionner, la machine émettait un bruit incolore et ne répondait pas, elle se figeait, demeurait immobile et tassée, attendant la main experte qui saurait lui arracher son secret. Le pauvre s’ attristait, se contentait seulement d’écouter le cliquetis des leviers, et acceptait que son destin naturel soit d’être le petit âne du Ministère. Il le disait à ses amis chauffeurs, mécaniciens, liftiers, gardiens, dactylographes.

En douze ans de travail, l’évènement le plus important fut son déménagement de la pension d’ Azangaro pour une petite chambre dans une ruelle près de l’hôpital Arzobispo Loyaza. De sorte qu’on le voyait dans les environs du marché La Aurora, de la Plaza Unión et Dos de Mayo en quête de bouis-bouis bon marché, où il pouvait prendre un tilleul et bavarder avec des Provinciaux comme lui, plaisanter avec les conscrits. Quand il ne prenait pas le tramway pour Chorillos, et les après-midis de dimanches pluvieux, tournait en rond, encore et encore, en regardant le paysage marin.

Peut-être était-ce en octobre 47 ou début 48 qu’il s’en fut habiter dans une rue de Malambito, en tout cas le voisinage lui fut hostile, il lui avait toujours été adverse, mais cette fois les limites étaient atteintes, car les zambos[2] et les cholos créolisés tambourinaient à sa porte, lui volaient ses vêtements et ses couvertures, l’insultaient s’ils le rencontraient: il était serrano et les serrano on les méprisait à cause de leur peau dégoûtante. Berto ne voulut pas répondre aux injures, indolent, la conscience retirée, son demi-sourire égaré, il préférait ne penser à rien, encore moins avoir des désirs, il s’obligeait même à sortir tôt de chez lui et à revenir la nuit une fois bien avancée, absorbé toute la journée par les corvées du bureau, accomplissant ses tâches.

Vers cette époque, eurent lieu deux rencontres curieuses. Dans la torpeur des onze heures du matin, un jour paisible, au moment où l’air était moins air, et les parois n’étaient pas parois, il découvrit dans une illumination le poids de la foule dans la cour du Ministère de l’Éducation. On aurait dit un rêve, il avait traversé un nombre infini de fois l’instant des onze heures du matin, sans se rendre compte de toute cette humanité en attente. Impétueux, ces gens occupaient les trésoreries, luttaient avec tant de force pour arriver aux ascenseurs, hurlaient aux guichets de la Derrama Magisterial[3]. Ce fut une sensation de fragilité.

Une autre fois, endormi par la fatigue, il descendit à la cave aiguillonné par une voix mystérieuse qui l’appelait par son prénom. Il fouilla parmi des caisses inutilisables, des chambres perdues, des recoins mystérieux, et au bout d’un tunnel, il déboucha sur un immense entrepôts : des piles de papiers formaient des ruelles obscures, des liasses, des factures, des documents d’émargement s’amoncelaient contre les murs ; les étagères croulaient. Derrière une colline de décrets, sur une longue table, il vit un vieux fonctionnaire barbu, pourvu d’une cravate à carreaux et d’yeux immobiles, qui s’obstinait à classifier des centaines de dossiers avec une innocence pacifique.

Quelle douceur, quel soin il mettait à aller d’une pile de communications officielles à une pile de requêtes, il s’enflammait en voyant les signatures des fonctionnaires, le nom des demandeurs, le contenu des documents, le numéro de classement, la date. Sans échanger un mot, tous deux se mirent à mettre de l’ordre, Berto balayait, dépoussiérait, ouvrait des paquets, ménageait de petits sentiers dans le tapis de feuilles mortes formé par les dossiers, pendant que le vieux décharné, enfoncé dans son costume lustré, murmurait des choses à propos du paradis, ce royaume où tout le monde savait lire et écrire, où il n’ y avait aucune humiliation, où le travail ne manquait pas et où on faisait deux repas par jour.

Sans qu’il s’en rendît compte, le matin était là et Berto parlait tout seul, exalté, priant, et presque par instinct il rentrait dans son local de service, cherchait son tricot, se carrait dans sa chaise, dormait une ou deux heures, puis, à sept heure du matin, il redevenait le Berto de toujours, ce petit homme inépuisable au pas silencieux, aux mains discrètes, incapable de se plaindre ni de se lamenter, été comme hiver, de nuit comme de jour, il semblait se trouver au troisième étage en même temps qu’au cinquième, on le voyait dans les bureaux les plus inattendus, et selon certaines versions, il traversait les murs sans difficulté, et réalisait le miracle de ne pas avaler une seule bouchée de la journée.

Si quelqu’un entrait dans sa petite chambre de service, la première chose qui le surprenait était le dessin juste en face du visiteur : un christ crucifié pourvu d’ ailes de mouette. Colorée à l’aniline grossière, la croix se trouvait entourée de nuages blancs, les yeux torves ne regardaient nulle part, et près du sol un chœur d’anges semblait chuchoter. Sur les murs alentour, depuis la plinthe inférieure jusqu’au plafond, se mêlaient almanachs, dessins géométriques, photos de joueurs de football, sans laisser le moindre espace, centimètre par centimètre, le hasard et les années avaient créé un décor sans logique ni équilibre, sans autre but que celui de dissiper les heures d’ennui, les heures d’angoisse, les heures loin du foyer.

IV

Vers 1951, las d’être exclu de la rue, fatigué peut-être de son rêve de devenir un oiseau et de voler, à un âge incalculable, Berto rechercha l’amitié des enfants du voisinage, il paraissait à des heures inhabituelles pour distribuer caramels, bonbons, chocolats et sucreries. Une troupe d’enfants rusés le suivaient avec tant de joie, l’appelaient oncle, tiraient sur son sac tout mou et le laissaient sanglotant. Quelques mois plus tard, les ménagères de Malambito regardaient étonnées les câbles électriques, et à présent le patio avait plus belle allure grâce aux nouvelles ampoules. Les dimanches à cinq heures du matin, Heriberto Vargas balayait tous les paliers de porte, achetait des fleurs et nettoyait le tableau de la Vierge du Carmen qui ornait le mur du fond.

On cessa alors de l’insulter, il gagna le respect de ses voisins, en particulier celui des femmes, à qui il offrait de petits paquets de sucre, des onces de beurres et des sacs de patates douces. Il assistait à toutes les fêtes possibles, on lui faisait des blagues, lui tapait sur l’épaule, on lui racontait ses peines, les poivrots l’approchaient pour quémander un peu d’argent, il tranquillisait les gens sans emploi et lorsqu’il arrivait épuisé dans sa chambre, une fois la nuit bien avancée, sa seule consolation était de rester près de son perroquet, cet oiseau à la poitrine multicolore qui voletait de-ci de -à dés qu’il le voyait arriver.

Il l’avait acquis un dimanche au marché Central, fasciné par le vert de ses plumes et la clémence de son regard, et dès le premier instant les deux s’aimèrent et se cherchèrent familièrement, de sorte que Berto lui racontait sa vie, les évènements du jour, ses longues rencontres avec le vieil homme décharné du sous-sol du Ministère, sa peur de la solitude, les pénuries de sa rue, et sans s’apercevoir que le matin arrivait il tombait endormi. En se levant très tôt, il l’appelait curieusement Hugo, lui caressait le cou, arrangeait sa queue indisciplinée, lui servait ses grains de maïs, changeait son eau et le laissait dans la chambrette. Dans les bureaux, il regrettait de ne pas lui consacrer ses meilleures heures, s’accusait de ne pas lui porter assez d’affection, et il ne savait pas pourquoi chaque fois qu’il lustrait la rampe de l’escalier, il rêvait en silence de son perroquet. Il le voyait se découper dans le ciel, les ailes déployées, il volait au-dessus des toits, ses couleurs franches resplendissaient, quelle merveille de le voir entre les nuages, le bec radieux, il montait peu à peu, comme un élément naturel du paysage, la queue dressée, et se perdait dans l’espace infini.

Dans les moments de grande faiblesse, il imitait volontairement les gestes du perroquet, et par exemple devant ses chefs, il bougeait la tête-visage-cou-corps, tout comme l’aurait fait son animal. Sans le vouloir, quand il se sentait seul, à la vue des employés, il marchait en se balançant d’une façon ridicule, et durant de longues heures, les yeux perdus dans le vide, accroupi dans un coin, il observait l’esplanade de bureaux métalliques et les interminables machines à écrire, car chaque année voyait grandir le nombre d’employés, d’armoires, de directions administratives avec leurs directeurs généraux et leurs sous-directeurs : les femmes étaient plus nombreuses , les jeunes professionnels parlaient politique , les retraités erraient dans les étages et les enseignants venus de Province se perdaient dans les ascenseurs.

Alors il fermait les yeux, et, immergé dans l’atavisme, effrayé de ne rien faire, il nettoyait le tapis du directeur général, dépoussiérait les persiennes, amenait des documents au miméographe, gérait le mouvement du public, laissait pour le soir les corvées irritantes des autres étages, et s’il en avait le temps, il descendait vers l’inhospitalité du sous-sol pour discuter avec le vieil employé aux os durs et au regard livide, qui lui demandait de travailler avec lui pour le reste de l’éternité, sans jamais plus remonter vers le monde d’en haut. Quoi qu’il en soit, il arrivait triste à Malambito, et si aucune voisine pénible ne l’arrêtait, il entrait dans sa chambre pour jouer avec son perroquet, et à moitié endormi, lui racontait qu’il n’était plus si vif à la tâche, qu’il y avait beaucoup de monde au Ministère, il ne comprenait pas pourquoi les choses changeaient, les corvées se multipliaient, et il rêvait de voler, marcher dans les airs et s’en aller où personne ne le connût.

Un après-midi qu’il transportait un téléviseur pour le Magasin Général, il perdit soudain connaissance, eut un accès de sang, on l’emmena au Département Médical, puis chez lui où il dormit profondément, lorsqu’il ouvrit les yeux, ses voisins l’entouraient, l’encourageaient, tandis qu’il se levait, se rendait à la cage et caressait son perroquet plaintif, qui n’avait pas mangé depuis trois jours.

V

Il perdit du poids, s’émacia, la fièvre le brûlait, et son regard s’égarait par moments, il ne reconnaissait personne, entre rires et larmes, bouleversé, il disait qu’il volait comme un perroquet, alors que tout le monde pouvait le voir allongé dans son lit. Ça ne faisait aucun doute, souriaient les employés du Ministère, le type est fou, il parle tout seul, il vaut marcher dans l’air et se casse la tête contre le mur. Cela semblait invraisemblable, une personne si calme, discrète, avec plus de trente ans de service au bureau, qui a travaillé quinze ou seize heures par jour, en sacrifiant ses congés, entièrement dévoué au service public, consciencieux, honnête, ce petit homme était fou, l’avait toujours été, il ne pouvait en être autrement. D’étage en étage, d’ascenseur en ascenseur, dans la section Enseignement Primaire Régulier, les secrétaires s’exclamaient : il est cinglé, Berto Vargas, on le savait bien. Les médecins venaient le voir, on lui faisait des bilans à l’hôpital, on lui fit passer toutes les analyses possibles et on trouva, avec surprise, qu’il ne souffrait d’aucun mal physique, à part une légère anémie qui se guérirait avec une bonne alimentation.

Il nous manquait, à nous, les gamins du quartier Malambito, car il ne venait plus à l’heure inespérée, avec son sourire serré comme un poing, pour distribuer bonbons, chocolats, gâteaux et sucreries pleins d’amour. Nous lui rendions visite dans sa chambre et on l’y trouvait assis sur son lit avec son perroquet, il paraissait petit, maigre, ridé, comme si les ans s’accumulaient sur lui tout soudainement, et sans cesser de verser des larmes, il faisait ses adieux en nous offrant ses vieilleries : un vieux manteau, une casserole, une vieille valise. Cependant, grâce à des conseils d’amis, à la diligence d’un cousin éloigné et à une voisine qui lui préparait des repas spéciaux, il put se rétablir après trois mois : il retrouva des couleurs, il marchait lentement, sa température était normale, il avait bon appétit et se montrait de bonne humeur dans les conversations avec les mécaniciens et liftiers qui venaient le saluer.

Ainsi, il revint au bureau une nouvelle fois, mais il ne fut plus capable d’être le gardien d’avant, son corps lui pesait, il tardait à réagir et ses mouvements se faisaient lents, de sorte qu’il ne devait accomplir que des tâches simples, livrer des documents d’un étage à l’autre, informer le public derrière un bureau, rassembler des communications officielles. Il ne pouvait plus aider ses amis lors de leur journée nocturne, il ne descendait plus non plus au sous-sol pour raconter ses rêves au vieux décharné. Lorsqu’il rentrait chez lui le soir, épuisé, les nerfs crispés, il avait la sensation que son corps était de verre, et approchant son visage du perroquet il lui disait tout bas : je suis un miroir fragile, je me brise en mille morceaux, je ne résiste pas au bruit, j’ai peur de tomber et de me rompre comme un vase. L’animal le remarquait à peine, exhalait un grondement intestinal, et indifférent tournait sa tête au regard lointain, peut-être sans se rendre compte de la présence de monsieur Berto.

Bientôt, allongé dans son lit, il rêvait éveillé que c’était déjà le matin, et comme toujours, il nettoyait l’autel de la Vierge, balayait le patio de la rue, se lavait la figure au lavabo commun et sortait travailler selon son inépuisable rythme quotidien : armé d’un balai il parcourait tous les bureaux du troisième étage, nettoyait les saletés dans les toilettes, faisait les commissions hors du ministères, il arrangeait les chaises, les bureaux. Livrant un plus gros effort, il montait dans les étages supérieurs, nettoyait voracement les persiennes, transportait des paquets, toute imperfection, le plus petit détail, Berto Vargas pouvait tout arranger, mais il ne permettait pas qu’on l’approche, on devait lui parler à voix basse, il ne tolérait pas le bruit, les frôlements, les conversations brusques, car il pouvait se briser, se rompre, éclater en mille morceaux. Les employés riaient, il était complètement fou, il se croyait en verre, incroyable, on ne pouvait pas le regarder, la lumière le dérangeait, quel idiot, ce serrano. Un chauffeur facétieux lui lançait des pierres, et le pauvre gardien criait et pleurait au sol, il se cognait contre le mur, et il fallait plusieurs personnes pour le maîtriser.

VI

Un dimanche matin, nous les enfants jouions dans le patio, quand monsieur Berto apparut, son perroquet à la main. Enfoncé dans un manteau discret, avec sa cravate bleue et ses chaussures vernies, il avait l’air tranquille, la peau restaurée, les yeux emplis de paix. Il nous caressa la tête, puis ses mains sereines distribuèrent gâteaux et bonbons, il sourit doucement, nous dit adieu en agitant son mouchoir, et nous le vîmes monter lentement au ciel, marcher dans l’air, tandis qu’il se perdait au loin.

Traduction Barbara Mauthes


[1] Métis amérindien et européen.

[2] Métis amérindien et noir.

[3] Organisme péruvien de sécurité social pour les enseignants, fondé en 1965.