Éditorial septembre 2024

Travailler à ce numéro a été une découverte permanente et un défi gratifiant. Nous avons dû nous fier pleinement aux ouvrages traduits du portugais, car, sauf à de rares exceptions dans l’équipe, nous ne maîtrisons pas cette langue aussi bien que l’espagnol. Cette nouveauté nous a paru d’autant plus stimulante.

Dans un second temps, nous devions également reconnaître notre méconnaissance de l’histoire de ce grand pays, presque un continent, qu’est le Brésil. Cependant, notre enthousiasme et, surtout, la présence de bons amis brésiliens n’ont pas manqué pour nous aider dans notre quête. Parmi ces appuis indéfectibles se trouvent Corinne, de la librairie portugaise et brésilienne à Paris ; Oswaldo Carvalho, animateur du club de lecture de l’Ambassade du Brésil en France ; Guilherme Reed Rocha, fidèle du club ; et l’ensemble de l’équipe du service culturel de cette même ambassade. Sans eux, la parution de ce numéro n’aurait tout simplement pas été possible.

Quand on parle de cette grande puissance du sud, Le Brésil, terre d’avenir de Stefan Zweig est une référence presque obligée pour le lecteur français. L’exil brésilien de l’auteur autrichien est bien connu. La persécution dont il a été victime en Europe en raison de ses origines a contribué grandement à lui faire considérer le Brésil comme une porte ouverte sur la liberté, bien qu’à la fin il ait décidé de quitter ce monde. Gilles Lapouge écrit dans son Dictionnaire amoureux du Brésil que Zweig portait un regard trop candide sur la société du Nouveau Monde. Dans tous les cas, le célèbre écrivain du début du XXe siècle avait si bien étudié cette « terre d’avenir », que les sujets abordés dans son livre restent d’actualité dans l’agenda politique du pays : l’extension du progrès vers des zones éloignées des côtes, surtout en direction de la forêt amazonienne, et la coexistence de groupes sociaux d’origines très diverses.

En effet, il s’agit d’un pays très riche et très pauvre à la fois. Paradoxe poussé à un niveau si considérable que l’écrivain argentin Martín Caparrós l’a exclu de son ouvrage Ñamérica où il aborde la situation générale de l’Amérique latine contemporaine en parcourant des villes emblématiques. Pour lui, le Brésil ne partage pas assez d’éléments avec les autres pays hispano-américains. Dans un long prologue, Caparrós défend son point de vue en arguant de la particularité de l’histoire brésilienne, car l’ancienne colonie portugaise a notamment gardé son unité au lieu de se fragmenter comme les anciens territoires espagnols. Cela serait une des raisons pour lesquelles les chiffres socio-économiques ne peuvent être comparés à ses voisins de la région, que ce soit dans la production agroalimentaire en tant que grenier du monde ou dans les inégalités au sein de sa population.

Cette barrière entre le monde hispanique et lusophone en Amérique est ancienne. Gustavo Barroso, historien brésilien, proclame au début du XXe siècle la nécessité de l’américanisation du Brésil car, selon lui, son pays a toujours été tourné vers l’Europe et connaît à peine ses voisins[1]. En 1912, Ruben Darío lors d’une visite à l’Academia Brasileira de Letras a entendu José Veríssimo dire : « nous Latino-américains, nous vivons éloignés et indifférents les uns aux autres ».[2]

Avec ce numéro, nous avons voulu démontrer que le Brésil a toute sa place au sein de la communauté latino-américaine. Nos collaborateurs ont connu des approches différentes. Par l’entremise des œuvres de fiction, quelques-uns ont atterri en plein milieu de l’Amazonie et d’autres, à l’instar des premiers navigateurs européens, ont longé les côtes à travers des époques différentes. Tous les sujets que nous venons d’évoquer sont traités dans les romans présentés. Nous souhaitons donc que ce numéro soit aussi instructif que captivant.

Luis Samaniego


[1] Gustavo Barroso, sous le pseudonyme de João do Norte, dans son article « México a través de los libros», dans El Centenario de la Independencia de México en el Brasil, 1922.

[2] José Verrísimo cité par Brito Broca, A vida literaria no Brasil: 1900, Rio de Janeiro, 1966. « Filhos do mesmo continente, quase da mesma terra, oriundos do povos em suma raça ou pelo menos da mesma formação cultural, com grandes intereses comuns, vivemos nós, latino-americanos, pouco mais que alheios e indiferentes un saos outros, e nos ignorando quase por completo. »