Interview du livre Les Pensées de l’Indien qui s’est éduqué ans les forêts colombiennes par Madeleine Buet

Les Pensées de l’Indien qui s’est éduqué dans les forêts colombiennes, Manuel Quintin Lamé, traduit et présenté par Philippe Colin et Cristina Moreno, Wildproject ; collection Le Monde qui vient, 2023, 192 p.

Questions aux traducteurs, par Madeleine Buet le 18 mai 2024

Note préalable :

Les Pensées de l’Indien qui s’est éduqué dans les forêts colombiennes, « à la fois un traité de métaphysique, un conte, un manuel spirituel[1] », témoignage des luttes menées par leur auteur dans la Colombie des années 1920 que les libraires ne savent pas toujours dans quel rayon placer. La forêt y est le lieu d’un savoir pratique et d’une poétique hybride aussi bien que l’ancrage de la lutte autochtone et il faut se frayer un passage dans le foisonnement de l’ouvrage comme au milieu d’autant de lianes.

Nous avons choisi de présenter ici des extraits liés à la circulation des œuvres – transmission, traduction, réception – qui font aussi écho aux ouvrages présentés dans notre revue L’autre Amérique.

  1. Pourquoi choisir de présenter cette œuvre aujourd’hui aux lecteurs français ?

Philippe Colin : Il me semblait important de montrer qu’il existait des pensées décoloniales autochtones, pas forcément universitaires, avec une profondeur historique.

Cristina Moreno : Ce texte permet de complexifier un peu le regard sur l’autochtonie : la figure de Lamé est impure, complexe, et vient déconstruire le nouveau mythe du bon sauvage.

  • Quels ont été vos partis-pris dans le processus de traduction ?

PC : Lamé a appris à lire très tardivement, en fréquentant les archives, et, par ailleurs, il dictait systématiquement ses textes. Sa langue est donc profondément marquée par l’écrit archaïque avec en même temps des caractéristiques propres à l’oral.

CM : Le travail de traduction des Pensées a été fascinant et en même temps complexe : Lamé manie l’espagnol de façon imparfaite. On voulait garder cette particularité car c’est là que loge la poésie de son texte. Mais la version française est un peu plus normalisée : le texte voyage, il arrive dans le contexte français où le rapport à l’écrit est différent, sacralisé. Le texte doit rester audible, considéré comme une œuvre de pensée et pas juste un témoignage.

  • L’usage des temps verbaux, par exemple, est déroutant pour le lecteur français…

CM : Oui, pour que la grammaire même du texte déploie la temporalité propre aux Nasas.

PC : Leur perception du temps n’est pas celle, linéaire, de notre histoire : la figure de la spirale est très présente, elle s’oppose au temps circulaire car ce n’est pas un éternel retour, il y a une reconfiguration à chaque passage.

  • Selon vous, Les Pensées peuvent-elles être qualifiées d’œuvre littéraire ?

PC : C’est une question complexe, ontologique. C’est très difficile de le définir comme un texte littéraire mais l’aspect intertextuel est très présent et par ailleurs Les Pensées ont été intégrées au « canon littéraire colombien » donc de facto ça en fait un texte littéraire.

  • Pouvez-vous commenter la dernière phrase de l’ouvrage : « Voici, messieurs, la pensée du chevalier à la triste figure ! » ?

PC : Je parlerais d’appropriation irrévérencieuse : c’est une référence au Quichotte, mais comment y a-t-il eu accès ?

CM : J’y vois une construction mythologique de lui-même, le chevalier des opprimés, qui inscrit son livre dans un sorte de satire sociale. Il y a une certaine amertume à se présenter comme le seul à pouvoir conduire le destin des opprimés.


[1] Cristina Moreno