La file indienne d’Antonio Ortuño par Mónica Pinto

Antonio Ortuño, La file indienne, traduit de l’espagnol (Mexique) par Marta Martinez Valls, Christian Bourgois, 2018, 256 p., 18 € [La fila india, Océano, 2013]

L’œuvre aborde la situation des Centraméricains qui migrent vers les États-Unis, avec un passage obligé par le Mexique. Ce dernier pays est un obstacle supplémentaire dans le trajet et, dans le pire des cas, une tombe. La file indienne se déroule dans un village à la frontière sud du Mexique, Santa Rita, où se trouve une auberge qui accueille des migrants persécutés par les passeurs. Une de ces organisations criminelles met le feu à l’auberge, provoquant la mort de quarante personnes. Parmi les survivants se trouve Yein, une Salvadorienne victime de violence et assoiffée de vengeance. 

Irma, surnommée la Negra, est une fonctionnaire de l’organisme mexicain CONAMI (Commission nationale de migration). Elle doit annuler son voyage à Disneyland avec sa fille pour se rendre sur les lieux du sinistre. Son rôle au sein de cette institution est de fournir aide et protection aux migrants. Elle s’intéresse particulièrement au cas de Yein. Bien vite, nous nous apercevons qu’Irma est l’un des rares personnages à agir décemment.   

L’ex-mari d’Irma, le Bon citoyen, est un honnête homme, travailleur, mais peu compatissant. Il habite à Guadalajara dans une zone connue des tapatíos[1] comme Las Vías, qui se trouve aux environs de la voie ferrée et avec une forte présence de migrants centraméricains. 

D’une certaine façon, les préjugés du Bon citoyen nous poussent à nous questionner. Il se croit supérieur aux Centraméricains, il vit dans l’auto-complaisance, se prenant pour un gringo. Tout comme les habitants de Santa Rita, il considère les migrants comme des mouches et non pas comme des personnes. L’auteur cherche à sensibiliser le regard du lecteur quand il écrit : « Son iguales que nosotros, con las mismas necesidades, si los ves solo como una clase, una masa, entonces, no los estás viendo« .[2]

Au fil du récit, la complicité des autorités avec des groupes criminels de trafiquants, se fait évidente. Ces derniers peuvent commettre tout type d’abus en échange d’une partie des profits. Cela nous parle de l’approbation silencieuse d’une société méprisante et xénophobe qui n’est plus choquée par la violence.  

La migration est un sujet qui dérange, car personne ne semble intéressé par le bien-être de ceux qui ont besoin de transiter en sécurité à travers le Mexique. L’auteur nous présente différents angles sinistres de la bureaucratie mexicaine, avec un titre si juste, La file indienne : nous faisons tous la queue pour avoir accès aux opportunités, il y a toujours quelqu’un devant et derrière nous.

Antonio Ortuño n’a pas peur du pathétique, du grotesque ni de la violence. Avec sang-froid, il nous confronte à cette réalité à travers un langage simple et des dialectes typiquement tapatíos. C’est un livre qui fait mal au cœur. Le lecteur se sent honteux et impuissant face à cette situation. Cependant La file indienne nous exacerbe notre capacité d’indignation. 

Mónica Pinto

Traduction L’autre Amérique


[1] Tapatío, originaire de la ville de Guadalajara. ndr.

[2] “Ils sont comme nous , avec les mêmes besoins, si tu les vois comme une classe, une masse, alors, tu ne les vois pas”. tdr.


Entretien avec Antonio Ortuño (Mexico)