Entretien avec Gustavo Rodríguez à propos de son roman Cien Cuyes par Iván Farías

Entretien avec Gustavo Rodríguez à propos de son roman Cien Cuyes[1]

Interviewer le gagnant du Prix du roman Alfaguara[2] est un véritable exploit. Gustavo Rodríguez, lauréat péruvien de 2023 avec son roman Cien Cuyes[3], n’a pas fait exception à la règle. Son agenda était chargé et c’est grâce à un court instant que la responsable de communication de Random a réussi à m’obtenir, au cours d’une réunion de coordinateurs de clubs de lecture, –  » Cinq minutes, pas plus « – que j’ai pu brancher mon enregistreur et lui poser trois questions.

Ses romans, La semana tiene siete mujeres (La semaine a sept femmes[4], inédit en français) et Madrugada (Les matins de Lima, L’Observatoire, 2020) entre autres, sont arrivés jusqu’au Mexique. Dans chacun d’eux, le Pérou est l’axe où se déroule l’intrigue. En étant très centrée sur son pays natal, son œuvre devient universelle. Ma première question concernait le Pérou, Lima et la langue très locale qu’il utilise dans Cien Cuyes.

« Il y a longtemps, j’ai décidé d’écrire sur l’endroit du monde que je connais le mieux, et cet endroit est le Lima contemporain », me dit-il, un stylo à la main, prêt à signer les dizaines de livres qui l’attendent.  « Je n’ai pas pu m’empêcher de montrer la ville telle qu’elle est et telle que je la ressens. Tout lecteur qui se respecte comprend que les livres proviennent d’autres réalités, d’ailleurs ; on voyage dans d’autres endroits, on ne va pas dire aux gens de parler comme dans son lieu d’origine, on comprend le contexte et on enrichit ses propres connaissances, c’est un cheminement naturel. Je pense que nous devrions commencer à imiter d’autres sociétés qui, sans aucune honte, nous envoient leurs histoires avec leurs propres noms et leurs propres façons de dire les choses, sans craindre de ne pas être compris. Écrire un roman est aussi une façon de lutter contre l’asymétrie qu’entraîne le colonialisme. »

Je l’ai interrogé sur la violence et l’embourgeoisement, mais aussi sur la vieillesse, qui est finalement le thème central de son roman : « J’ai toujours utilisé la littérature, ou plutôt l’écriture, pour essayer de comprendre les conflits que j’ai eus tout au long de ma vie et c’est probablement la première fois que je développe des personnages pour essayer de comprendre ce que je vais vivre à l’avenir. Ce sont des années et des décennies d’observation des personnes âgées qui donnent vie à mes personnages ; il s’agit aussi d’une sorte de violence : l’abandon des personnes âgées. Bien sûr, ce n’est pas la violence typique à laquelle nous sommes habitués, avec du sang et des balles, mais c’est aussi de la violence. »

Enfin, sous le regard impatient des coordinateurs du club de lecture qui attendent à l’extérieur, livres en main, je lui pose la dernière question : que signifie ce prix pour vous ? « Que j’ai beaucoup de chance parce qu’il me permet de donner à mon travail un coup d’accélérateur pour qu’il soit davantage lu dans d’autres pays, ce qui se produirait peut-être beaucoup plus lentement sans cette récompense. Mais cela me laisse aussi un goût amer, car beaucoup d’écrivains de valeur n’ont pas accès à ce même tremplin. »

Iván Farías

Traduction L’autre Amérique


[1] Le cuy est un cochon d’Inde, originaire d’Amérique du Sud, élevé traditionnellement pour sa chair.

[2] Maison d’édition espagnole avec une forte présence dans l’espace hispano-américain.

[3] Cent cuys, notre traduction. 

[4] Notre traduction.